Basile Gabriel Ahoussa, en guise d'hommage
Publié le : 4 novembre 2025 à 16h23

EN GUISE D'HOMMAGE
Né le 24 mars 1961 à Djambala, au Congo, Basile Gabriel Ahoussa fut un homme de lettres et de savoir, dont le parcours remarquable allie rigueur administrative et sensibilité poétique. Ancien élève de l’École Nationale d’Administration et de Magistrature de l’Université de Brazzaville, il poursuivit son perfectionnement à l’École de Vérification des Douanes de Belgique, avant d’accéder au poste d’Inspecteur principal des douanes.
Son engagement professionnel l’a conduit à exercer des responsabilités de haut niveau, notamment en tant que Directeur Général de l’École inter-États des Douanes de la CEMAC. Parallèlement, il a dirigé avec passion la publication et la rédaction du magazine L’Idéal, où il a su conjuguer exigence intellectuelle, esprit critique et ouverture sur le monde.
Poète inspiré, Basile Gabriel Ahoussa a publié deux recueils aux Éditions Acoria : Oasis intérieure (2007) et L’exil des temps enflammés (2008). Ces œuvres témoignent d’une voix singulière, empreinte de profondeur, de mémoire et d’une quête intérieure nourrie par l’expérience et la réflexion.
Voici une interview qu’il avait accordée à la revue L’Arbre à palabres à l’occasion de la parution d'Oasis intérieure.

Quel a été pour vous l’élément déclencheur du désir d’écrire de la poésie ?
Écrire pour moi, de façon générale, c’est répondre à un ensemble de sollicitations. Le réel inspire fatalement l’écrivain. Le reste, c’est l’art, la créativité, l’imaginaire ou la construction esthétique selon les règles du domaine. Pour le cas spécifique de la poésie, c’est véritablement une plongée intérieure. Le poète vit des états et cherche des mots pour les traduire. Quand je sors d’un poème, cela ressemble à un acte d’accouchement. Mais, hélas, souvent je suis déçu, car entre mon bruit intérieur et les mots, il y a souvent un fossé. Je peux m’en contenter pour l’heure en attendant mieux.
Avez-vous conscience de pousser ainsi la porte de la littérature africaine et d’y mettre les pieds avec ce recueil ?
Bien sûr. La littérature africaine mérite beaucoup de reconnaissance grâce à ses auteurs. On peut citer Senghor, Ahmadou Kourouma, Henri Lopes et les autres. En termes de génération, jusqu’aujourd’hui, ces générations d’écrivains n’ont pas déçu. Mais, un écrivain ne vit pas un siècle. La relève s’impose. Certainement que mes écrits vont rentrer dans cette dynamique de relève. Je peux considérer très modestement que par mon recueil de poèmes, la littérature africaine en général et la poésie en particulier viennent d’être enrichies d’une modeste contribution.
Est-ce que cela vous confère une sorte de responsabilité liée à la qualité du résultat ?
Responsabilité liée à la qualité du résultat, oui et non. En tant que poète, comme dirait Taty Loutard, le poète crée par intuition et le reste est une affaire de construction esthétique. J’écris d’abord pour moi-même pour me libérer d’une charge, d’un bourdonnement intérieur. Ensuite, on va vers le lecteur par le jeu de la publication. Quand j’ai réglé mon problème par la publication, il revient au lecteur de faire sa part, c'est-à-dire se prononcer sur l’œuvre. Ici, la question devient délicate. Elle intègre le niveau du lecteur, sa sensibilité et peut-être aussi un certain nombre de préjugés favorables ou défavorables sur l’espace de la littérature concernée, la réputation de ses auteurs, l’action des médias, etc. C’est vrai qu’on n’écrit pas forcément pour un résultat au sens de la satisfaction du public. Une œuvre, quelle que soit sa qualité, pose toujours problème. Tout dépend aussi de la capacité du lecteur à saisir le message. Peut-être qu’à ce niveau les critiques littéraires ont un rôle important à jouer. Malheureusement, des critiques littéraires dénaturent certaines œuvres. Par-delà tout ce qui vient d’être dit, certaines pesanteurs affectent le livre : les problèmes de diffusion, de promotion des jeunes écrivains, l’absence des politiques culturelles réelles autour du livre dans les pays en voie de développement, notamment en Afrique.
Quels sont les auteurs auxquels vous vous référez et pourquoi ?
Il est difficile de vous dire que je me réfère volontairement à certains auteurs. Je suis influencé certes par des lectures et il y en a plusieurs. Peut-être qu’inconsciemment, je peux suivre la trace d’un écrivain, sans le savoir. Il m’est impossible de dire que j’écris comme tel écrivain ou tel autre. C’est au lecteur ou au critique littéraire de me révéler ma tendance ou mon positionnement par rapport à des courants littéraires, au style et autres repères.
Votre recueil oscille entre un regard intérieur et celui que vous posez sur le monde alentour. Quelle est votre vision de l’Afrique d’aujourd’hui ?
L’histoire et les rapports de force en cours dans le monde, dans les domaines politique, économique, commercial, culturel et social, témoignent du fait que l’Afrique continue d’être le continent du “mal développement”. Face à ce diagnostic, en tant qu’Africain, je propose d'abord comme solution la prise de conscience des Africains, ainsi que la fédération ou synergie des énergies africaines, y compris celles de la diaspora. Ces actions renverseraient la tendance actuelle dans les domaines mentionnés. Il faut refaire l’Afrique à partir des données actuelles. Ce que j'appelle la renaissance africaine repose sur les valeurs et compétences africaines. Ce message s'adresse à plusieurs destinataires : le politique africain, l'intellectuel africain, les citoyens africains, ainsi qu'aux écrivains, chacun dans son domaine. L’heure est au travail pour la renaissance africaine. L’arme à utiliser n’est pas seulement le discours, mais des actions concrètes pour cette renaissance.
Est-ce votre enracinement à la terre africaine qui vous fait espérer ce que vous nommez « renaissance africaine » ?
Parfaitement. L’Afrique pour moi, c’est le cordon ombilical. D’où que l’on se trouve, ce lien doit être fort en chacun de nous. Si l’Européen est lié à l’Europe, l’Américain à l’Amérique, l’Asiatique à l’Asie, l’Africain est lié à l’Afrique. Peu importe qu’il soit du terroir africain ou de la diaspora. C’est un lien pour toute la vie. Je ne peux pas être africain et ne pas espérer un bien-être pour l’Afrique. Ce bien-être est à construire. Et pour revenir sur la littérature, les écrivains ont un rôle de mobilisation de la conscience africaine par les écrits pour que l’Afrique vive un destin meilleur que ce que nous connaissons aujourd’hui.
Vous dirigez une des plus grandes écoles douanières d'Afrique, l’École inter-États des douanes de la CEMAC. Quelle est la place de la culture dans les enseignements que vous dispensez dans cette école ?
La culture devrait être un fond au sens de valeur qui sous-tend toutes les matières qui sont enseignées à l’École inter-États des Douanes de la CEMAC. La douane même est une culture, c'est-à-dire une façon de concevoir le monde et d’agir sur le même monde dans un domaine spécifique. Autrement dit, il est intéressant de regarder le rapport culturel africain à la douane. Qu’est-ce que la Douane ? Comment elle est perçue par les dirigeants politiques africains ? L'opinion africaine a intérêt à comprendre et à se positionner par rapport aux actions douanières. En effet, si la population africaine n’adhère pas aux missions douanières, leur exécution deviendra difficile voire impossible. Il y a ici place pour l’intérêt de la vulgarisation des missions douanières. De façon précise, la direction de l’École inter-États des Douanes par son Directeur est à la tête de la coordination d’un projet sous-régional appelé FESTILIVRES qui concerne les six États, comme pour dire que l’espace CEMAC n’est pas seulement politique mais aussi culturel et social. Du coup, même les stagiaires douaniers de l’École trouvent par ce fait une passerelle vers le monde de la culture. Tout est culturel avant tout, même l’économie. Les colonisateurs européens se sont servis de la culture pour transmettre leur message politique, économique, culturel, social, religieux pour dominer les peuples africains. De la même manière, la CEMAC peut utiliser la douane pour faire passer des messages qui ont plusieurs connotations. Tenez, par l’union douanière des pays de la CEMAC, il est question d’assurer la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux. Les hommes qui circulent ont une culture, donc des valeurs. Ce sont des énergies pour développer la sous-région.
Comment la culture, et particulièrement l’écriture, participent de l’effort constant de l’Afrique de tendre vers plus de démocratie et de respect des droits de l’homme ?
Le pouvoir de l’écriture réside dans la fixation des valeurs d’un peuple. C’est un instrument privilégié qui peut se prêter à la transmission de ces valeurs. La démocratie et le respect des droits de l’homme sont aujourd’hui considérés comme des canaux d’expression des sociétés où règne le respect de l’homme dans ses choix, sa liberté, et surtout dans les conditions favorisant l’émergence de son droit de vivre avec toutes ses composantes.
Ne peut-on pas dire que de ce point de vue, il y a comme un constat d’échec, lorsqu’on sait que plusieurs hommes de culture ont eu à gérer des États, de manière catastrophique ?
L’homme de culture est avant tout un homme, avec des valeurs et des contre-valeurs. Si ses valeurs sont mises au service de la gestion d’un pays ou d’un État, il s’ensuit immédiatement des effets bénéfiques dans ce domaine de gestion. En revanche, si des contre-valeurs sont instrumentalisées dans la gestion, les conséquences risquent d’être graves. Si vous voulez, l’homme de culture est a priori détenteur de certaines valeurs. Mais, il doit en faire la preuve dans sa vie quotidienne là où le devoir l’appelle. En somme, la culture n’est pas un « passe-valeur ». Au contraire, elle est exigeante. Les hommes de culture responsables de la gestion des États doivent en être imprégnés.
La poésie peut-elle être considérée comme un espace de tous les possibles pour un homme comme vous ?
L’écriture donne une liberté, c’est vrai, mais dans les limites de la création ou de son œuvre. Les mots sont nos instruments de travail. Ils sont porteurs ou créateurs d’un monde, souvent le monde de l’imaginaire mais avec un point de repère, le quotidien. L’écriture ouvre certes des possibilités de projection de la réalité en osmose avec la créativité dans une œuvre. Mais, il y a des limites qu’il ne faut pas franchir. Par exemple, l’écriture ne sera jamais un prétexte pour l’attaque des bonnes mœurs. Au contraire, il doit être un monde qui reflète les bons repères de la société, un compagnon de la vie au sens positif.
Pour parler comme des fiscalistes : « Le rêve est la seule production qui n’est pas imposable par le fisc. Il n’est pas interdit de rêver. » Je ne pousserai jamais ma poésie au-delà des frontières du supportable, du normal. L’écriture use de la liberté. Mais, la liberté n’est pas prétexte au scandale, à l’immoral, bref à ce qui n’est pas humainement acceptable.
Propos recueillis par Caya Makhélé
Bangui, mars 2007.
